2013 - Diagnostic à Achères (78)
Article mis en ligne le 1er novembre 2013
dernière modification le 28 juin 2020

par yann

1 - Objectifs

Les objectifs de l’étude géoarchéologique dans le cadre de ce diagnostic peuvent être résumés ainsi :
1. - Définition du cadre géomorphologique de l’intervention : le diagnostic doit être replacé dans son contexte géologique et géomorphologique local.
2. - Étude de la conservation différentielle des vestiges : la conservation des vestiges, fort différente d’un secteur à l’autre sur ces terrains, doit être expliquée et spatialisée afin de permettre une meilleure interprétation des vestiges et leurs prises en compte éventuelle dans le cadre de fouilles ultérieures.
3. - Définition du potentiel des séquences sédimentaires pour l’étude des paléoenvironnements quaternaires : l’étude paléoenvironnementale des séquences quaternaires rentrant dans le cadre de l’archéologie, le potentiel des séquences rencontrées doit être appréhendé afin de permettre, le cas échéant, une prescription de fouille associée à ces thèmes.

2 - Contexte géologique et géomorphologique

Le diagnostic a été réalisé sur une emprise d’environ 6 ha sur les bords de Seine dans le centre du Bassin parisien à quelques kilomètres en amont de la confluence avec l’Oise (fig. 1). La carte géologique locale (feuille de L’Isle-Adam, fig. 2) précise que la totalité de l’emprise est placée dans un contexte de sédimentation alluviale récente (Fz) bien connu et formée de limons argileux plus ou moins sableux pouvant présenter localement des séquences plus organiques ou marneuses.
Le terrain prend place sur la rive convexe à l’amorce du méandre d’Achères (fig. 3). La dissymétrie des rives (convexe à faible pente et concave très pentue) est très importante, associée à la présence de terrasses quaternaires bien développées à l’intérieur du méandre. De l’autre côté de la Seine (rive concave du méandre), les formations antérieures sont essentiellement marquées par les dépôts tertiaires classiques du Bassin parisien. La topographie locale semble indiquer la présence d’une ride ou levée (?) pouvant affecter la partie est (vers la Seine) de l’emprise.

3 - Observations stratigraphiques

3.1 - Stratégie d’étude
La topographie des terrains n’apparaît pas perturbée par des terrassements ou remblaiements significatifs et par ailleurs les séquences pédosédimentaires sont relativement continues à l’échelle de l’emprise. Par conséquent, nous avons sélectionné la tranchée permettant de décrire au mieux les faciès et géométries rencontrées par le biais de logs (tranchée n°1, fig. 4). La précision verticale des logs relevés est estimée ici à environ 5 cm. Ces observations ont été interprétées afin de reconstituer une coupe schématique pouvant être utilisée comme modèle stratigraphique à l’échelle du diagnostic (fig. 5). Ces résultats ont ensuite été synthétisées sous la forme d’une cartographie de l’estimation du potentiel de conservation du signal archéologique (fig. 6).

3.2 - Description générale des séquences sédimentaires

La grave

En base de tranchée et vers l’intérieur du méandre (Ouest) nous avons parfois pu observer la présence d’une grave sableuse siliceuse ocre clair (logs 1, 2, 3 et 11, fig. 4 et 5). Celle-ci est marquée par un pendage vers l’est (vers la Seine). Cette pente est cohérente avec la pente générale de l’intérieur du méandre. Nous ne disposons pas d’élément précis de datation pour ces dépôts, mais leur position stratigraphique et leur granulométrie permet d’avancer une attribution aux dépôts weichséliens voire probablement à la sédimentation liée au dernier maximum glaciaire.

Les dépôts alluviaux tardiglaciaires

De même que pour les diagnostics récents réalisés en bord de Seine dans les Yvelines (le diagnostic de « La Haye, Les Mureaux », Debout et al, 2011 ainsi que celui du site d’ « ASTRIUM », Van den Bossche et al, 2012), les dépôts alluviaux tardiglaciaires sont bien représentés et forment une terrasse culminant ici aux environs de 22 m NGF (fig. 5). Au dessus d’un niveau de grave sableuse, ces dépôts commencent par une séquence très épaisse de limons sableux parfois nettement lités et bien marqués par des carbonatations diverses (pseudo-mycélium, poupées de calcites, pseudomorphoses de racines, etc.), ces traits semblent plus nets en sommet de séquence. Les dépôts apparaissent marqués par des traces d’hydromorphie leur donnant un faciès de pseudo-gley faiblement exprimé, disparaissant progressivement vers le sommet des séquences. Nous avons pu observer très localement au sein de cette séquence la présence d’un paléosol à pendage vers l’est, gris-brun (logs 1, 2, 3 et 11, fig. 4 et 5). Nous n’avons pas de données permettant une datation précise de ce paléosol. Sa position au sein de la séquence limoneuse tardiglaciaire pourrait permettre une attribution à l’interstade Alleröd. Ce niveau est nettement érodé et semble plutôt correspondre à la base d’une trace de pédogenèse qu’à un paléosol parfaitement préservé. Il est recouvert d’un dépôt de limons argileux beige clair, riche en calcitisations diverses (poupées, pseudo-mycéliums etc.). Cette unité pourrait correspondre à des dépôts du Dryas récent, marqués dans le Bassin parisien par une forte proportion de carbonates. Nos observations n’ont pas permis d’observer le passage latéral avec les limons sableux inférieurs (entre le logs 11 et 4, fig. 5). Il s’agit probablement d’une érosion des dépôts sous-jacents, qui expliquerait l’érosion du paléosol attribuable à l’Alleröd. Cependant une variation latérale de faciès entre des dépôts de débordements côté ouest et d’autres en contexte plus humide (côté est, marqués par l’hydromorphie) n’est pas à exclure. La topographie générale du toit de ces dépôts pourrait correspondre à une morphogenèse tardiglaciaire, formée de rides et de chenaux. Ainsi nous pouvons considérer sur la tranchée 1 que les logs 8 et 10 se placent à l’emplacement d’une ride héritée du tardiglaciaire, les logs 4 à 7 correspondant eux au sommet du comblement d’un ancien chenal antérieur à l’holocène.

Les paléosols holocènes

La séquence tardiglaciaire est la plupart du temps recouverte ici par les traces d’une pédogenèse qui s’est exprimée soit dans un contexte plutôt humide au sein de l’ancien chenal, soit dans un contexte plus sec sur la ride tardiglaciaire à l’est ou sur les rives du chenal côté terrasse à l’ouest. Ce contexte est propice, dans le cas d’occupations humaines successives, à la formation d’un complexe de « sols cumulés » lequel, s’il favorise la migration verticale des artefacts du fait de la pédogenèse, permet néanmoins une très bonne conservation des vestiges, tant sur des surfaces format des « sols archéologiques » qu’au sein de structures en creux. Ces dernières ne sont d’ordinaire discernable qu’une fois le paléosol décapé, les différences sédimentaires entre le remplissage et l’encaissant n’étant plus visible du fait de la pédogenèse. Dans cette configuration, il est commun que la fouille se fasse « à l’envers » c’est à dire en fouillant l’encaissant tout en laissant en place le remplissage de la structure, marquée alors seulement par la présence de mobilier.
La formation de complexes de « sols cumulés » en sommet de dépôts tardiglaciaires et sous des alluvions tardiglaciaires et un phénomène assez commun dans le centre du Bassin parisien (Debout et al., 2011, Van den Bosche, 2013, Le Jeune, et al, 2012, Confalonieri et Le Jeune, 2012) avec une présence notable de vestiges attribués du Mésolithique à l’Âge du bronze. Nous observons le même phénomène ici avec la présence significative de mobilier néolithique et mésolithique.
On remarque ici, au sein de l’ancien chenal, un épaississement et une dissymétrie dans l’épaisseur de cet ensemble de paléosols holocène, avec une épaisseur plus forte sur la rive interne de la ride tardiglaciaire (entre les logs 5 et 8, fig. 5). Cette différence peut s’expliquer par des dépôts de débordements faibles en provenance de la Seine et une pédogenèse associée (pédogenèse syn-sédimentaire). Cette sédimentation aurait préférentiellement pris place au niveau de la perte de charge en bordure de la ride tardiglaciaire. Le détail des logs (log 8, fig. 4) montre par ailleurs que la base de ce complexe de paléosols correspond à un faciès plus humide à sa base et plus sec à son sommet. Ceci traduit un atterrissement progressif du remplissage de l’ancien chenal du fait des premiers apports alluviaux.

La séquence alluvial holocène

Celle-ci est essentiellement formée de limons argileux beige à gris clair en base. Ils correspondent à des dépôts alluviaux de débordement, classiques dans les vallées du Bassin parisien et correspondant à des apports sédimentaires liés à l’érosion des sols à l’échelle du bassin versant du fait du développement de l’agriculture. De fait, ces dépôts surviennent d’ordinaire surtout après l’Âge du Bronze (Le Jeune et al, 2012). Ils recouvrent ici un complexe de paléosols du début de l’holocène. Vers l’est, un chenal de la Seine a notablement érodé ces traces de pédogenèse, entraînant une reprise du mobilier archéologique par le fleuve (log 9, fig. 5). Des graviers, issus probablement des dépôts tardiglaciaires, ont également été re-mobilisés.
Cette érosion est typique des dépôts holocènes récents (subatlantiques) et pourrait correspondre à la mise en place de chenaux érosifs au contact entre la première « terrasse » et les dépôts holocènes (Le Jeune et al., 2012). Cette configuration avait été également été rencontrée lors de diagnostics récents dans le même contexte (Debout et al., 2011, Van den Bosche, 2013). On remarquera également la disparition des paléosols vers l’ouest, peut-être du fait de la présence d’un autre petit chenal alimenté lors des crues. Une « dilution » des traces de ces paléosols dans celles de pédogenèses plus récentes n’est par ailleurs pas à exclure pour expliquer cette disparition.

3.3 – Le potentiel de conservation du signal archéologique

Les observations ont été interprétées en termes de conservation du signal archéologique, centré ici sur la conservation des vestiges associés aux sols cumulés liés aux paléosols holocènes (fig. 6). On identifie ainsi trois contextes principaux :

• A, une érosion des sols ; seules des structures en creux peuvent être conservées du côté des terrasses vers l’ouest alors que l’érosion alluviale a re-mobilisé le mobilier voire entaillé l’ancienne ride tardiglaciaire vers l’est. Ce contexte n’est pas bon pour la conservation des vestiges néolithiques et mésolithiques.
• B, une conservation des sols sous dépôts de débordements : le paléosol du début de l’Holocène, propice à la mise en place de « sols cumulés » (Mésolithique – Néolithique ?) est ici bien conservé. Cette pédogenèse s’est développée dans un contexte probablement exempt d’inondations est donc propice à des installations plus pérennes. Il est possible que cet environnement ait « concentré » l’occupation, soit du fait de son environnement plus sec, soit du fait de l’attractivité de la proximité du fleuve (accès l’eau) et de la visibilité éventuelle que cela pouvait offrir. La ride tardiglaciaire forme en effet un relief significatif par rapport au niveau du fleuve du Mésolithique au Néolithique.
• C : une conservation des sols sous dépôts de débordements et au sein d’un ancien chenal : le potentiel de conservation est ici identique au précédent avec simplement une meilleure conservation (« cumul » moins important des sols) du fait d’apports sédimentaires. Par contre, il est possible que les surfaces associées à la base de ce complexe de paléosols (faciès lié à une pédogenèse en contexte plus humide) ait été moins attractif pour des installations pérennes du fait de son caractère humide temporaire ou non. Il convient de remarquer que la présence d’une stratigraphie permettant de discerner des occupations du Mésolithique de celles du Néolithique semble ici possible contrairement au contexte B.

4 - Conclusion

Les résultats de l’étude géoarchéologique peuvent être résumés en quelques points :
• d’un point de vue paléoenvironnemental, les séquences sont peu intéressantes. Le petit sol gris (Alleröd ?) et les dépôts limono-sableux tardiglaciaires ne sont pas assez bien développés pour mériter une étude fine. Il est probable cependant que ces dépôts se développent plus en aval de la Seine sur la rive de ce même méandre. La séquence holocène de limons de débordements est bien connue dans la région et ne présente bien sur pas de niveaux organiques permettant des études palynologiques,
• la conservation différentielle des vestiges a été expliquée et spatialisée (fig. 6). L’emprise du diagnostic présente de manière générale un fort potentiel de conservation pour des vestiges associés à des « sols cumulés » du début de l’holocène (Mésolithique et Néolithique),
• Au-delà de l’emprise de l’opération, ces résultats confirment bien la présence d’une nappe tardiglaciaire, déjà observée plus à l’ouest sous la forme de terrasse et présente ici aux environs de 22 m NGF à son sommet. L’observation d’une séquence de débordement aussi haute (23.5 m NGF), courvant cette terrasse tardiglaciaire est cependant une donnée intéressante, car elle indiquerait un recouvrement qui masque totalement la terrasse tardiglaciaire, visible dans la topographie à l’ouest de la confluence avec l’Oise dans le secteur des Mureaux (Debout et al., 2011, Van den Bosche, 2013). Ceci alimente nos travaux visant à proposer une cartographie des secteurs propices à la conservation des vestiges du Paléolithique supérieur et du mésolithique en contexte alluvial à l’échelle des vallées du centre du Bassin parisien.
Bien que cette opération ait été réalisée sur une surface relativement faible, le contexte géoarchéologioque de ce diagnostic apparaît comme particulièrement représentatif des variations que l’on peut observer dans la conservation de ces « sols cumulés » du début de l’holocène dans le bassin parisien.

Bibliographie :

DEBOUT G., LE JEUNE Y., DJEMA H., BIGNON O., CHARIER M.-A., PESCHAUX C. (2011). La découverte du gisement de la Haye aux Mureaux (Yvelines) et ses implications sur la connaissance du peuplement magdalénien d’Île-de-France. Bulletin de la Société préhistorique française 108 (2), p. 221-246.

CONFALONIERI J. et LE JEUNE Y. (2013). Le site mésolithique de la Haute-Île à Neuilly-sur-Marne ; résultats préliminaires, in Palethnographie du Mésolithique : recherches sur les habitats de plein air entre Loire et Neckar : Actes de la table ronde internationale de Paris, Séances de la Société préhistorique française, p. 51-67

LE JEUNE Y., LEROYER C. et PASTRE J.-F, (2012) L’évolution holocène de la basse vallée de la Marne (Bassin parisien, France) entre influences climatiques et anthropiques , Géomorphologie : relief, processus, environnement, 4/2012 | 2012, 459-476.